LECTURE DE CHEIKH ANTA DIOP AU REGARD DE LA SITUATION GÉOPOLITIQUE MONDIALE
L’idéal pour Cheikh Anta Diop, c’est que les humains fraternisent, qu’ils s’acheminent vers ce qu’il appelle « l’harmonie universelle ». C’est une étape où, écrit-il, l’humain sera « débarrassé de toutes les coordonnées ethniques ». J’ai l’espoir, dit-il, de « voir éclore demain l’ère d’une humanité véritable », car « nous aspirons tous au triomphe de la notion d’espèce humaine dans les esprits et dans les consciences ».Diop le répète avec force dans ses principaux écrits. Il y a selon lui ce qu’il appelle un « optimisme africain atavique » qui « nous incline à souhaiter que toutes les nations se donnent la main pour bâtir la civilisation au lieu de sombrer dans la barbarie. »Analysant toutefois froidement la marche du monde, Diop remarque un manque de sincérité de la part des uns et des autres. Tout le monde selon lui ne joue pas le même jeu. Il remarque l’existence d’États puissants qu’il appelle « monstres extérieurs». Ces États prédateurs, mus seulement par leurs intérêts, exercent une pression constante sur les États plus faibles. Ces « monstres extérieurs » tentent de dominer d’autres États et de les mettre dans leur zone d’influence. Diop lance un cri d’alarme : « L’humanité ne doit pas se faire par l’effacement des uns au profit des autres ». Il conseille aux Africains de faire preuve d’un « minimum de précautions jusqu’à ce que tout le monde joue le même jeu ». Cette précaution consiste en un renforcement de puissance par la création d’un ensemble fédéral dans lequel ils mettront en synergie leurs énergies. Tant que le jeu des États n’est pas clair, dit-il, le « renforcement de la personnalité collective est une garantie de sécurité collective » L’analyse de la marche du monde l’amène à constater que la fraternisation planétaire souhaitée ne se réalisera pas de sitôt. Il écrit : « On peut prévoir qu’il s’écoulera un certain laps de temps avant que cette dernière [fraternisation humaine] se réalise parce que beaucoup de forces obscures existent encore dans la société. Donc, plus que jamais, il faut être vigilant en attendant que toutes nos énergies soient employées à la création d’une force matérielle qui nous permette de garantir nos frontières politiques, sur la base d’une industrialisation à outrance à partir de nos sources énergétiques et de nos matières premières. »Les arguments qui plaident pour l’intégration sont nombreux. «Notre continent, écrit Diop, est, pour ainsi dire, le centre énergétique et de matières premières du monde. Devant les réserves d’énergie hydrauliques, d’uranium, de thorium, d’énergie solaire, éolienne, marée-motrice, etc., minéraux, l’Europe est comparable à une caisse vide par rapport à l’Afrique. »La fédération permettrait aux Africains de garantir leur sécurité collective et de créer les conditions d’un épanouissement général. Diop écrit : « C’est seulement l’existence d’États africains indépendants fédérés au sein d’un gouvernement central démocratique, qui permettra aux Africains de s’épanouir pleinement. » S’adressant aux Africains et à leurs responsables politiques, il leur fait savoir : « L’idée de fédération doit refléter chez nous tous, et chez les responsables politiques en particulier, un souci de survie (par le moyen d’une organisation politique et économique efficace à réaliser dans les meilleurs délais), au lieu de n’être qu’une expression démagogique dilatoire répétée sans conviction du bout des lèvres. »Pour lui, c’est une affaire de survie, une question de vie ou de mort. Étant au siècle de la conquête de la lune et du système solaire, il nous faut en effet, écrit-il, « choisir entre l’existence et la disparition».L’existence d’États forts, ayant des moyens technologiques sophistiqués, commande cette orientation de Cheikh Anta Diop. La sécurité devient un enjeu pour les États. Il note à ce propos : « Un continent qui ne peut assurer sa propre sécurité militaire, qui ne contrôle pas en particulier son espace atmosphérique et cosmique, n’est pas indépendant, et ne peut pas se développer ». Pour lui, la sécurité précède le développement.À notre ère, l’État fédéral est la forme d’État viable à long terme. Lui seul permettra de résister à la pression des États prédateurs. Il le dit: «La seule forme d’existence étatique viable, sans faiblesse et anarchie endémique, est le macro-État fédéral multinational, formant un ensemble politique économique solide capable de résister à la pression des monstres extérieurs ».L’État fédéral avec mutualisation des énergies va aider l’Afrique, note-t-il, « dans la modeste mesure du possible à son insertion harmonieuse dans le monde moderne. En effet, le seul moyen concret qui nous soit offert de contribuer, à l’heure actuelle, au progrès général de l’humanité, à l’éclosion d’une ère d’entente universelle, est d’aider les peuples africains, dont la majorité est retombée à l’âge semi-ethnographique, à rejoindre le peloton de tête de l’espèce humaine, au lieu d’être écrasés froidement par la roue de l’histoire. »En appelant à la création d’un État fédéral fort, Diop souhaite qu’il y ait un « équilibre des puissances» (balance of power). La puissance doit en effet être répartie entre les États de telle sorte qu’un État seul ne soit assez fort pour dominer les autres. Cheikh Anta Diop souhaite l’existence d’« États continentaux» qui se font face et dont l’équilibre assurera la paix du monde. La fraternisation planétaire tant souhaitée ne sera possible qu’à cette condition. C’est le message qu’il nous laisse en fin de compte: « La fraternisation sincère des peuples et l’unification planétaire seront réalisables à partir du moment où les différents peuples seront également forts, éduqués, au point qu’aucun ne puisse plus espérer tromper l’autre. Ainsi l’existence d’États continentaux risque d’être le prélude à l’unification planétaire. »

